La malédiction de Gustave Babel

La pieuvre n’oublie rien. Que l’on se réfugie au fin fond de l’Argentine, au milieu des ports grouillants d’Afrique du Nord ou dans le Paris des années 30, il est impossible d’échapper à la pieuvre et Gustave Babel va l’apprendre à ses dépens. Ce dernier a eu beau remettre son revolver au clou et couper les ponts avec cette organisation criminelle d’envergure internationale, la pieuvre l’a retrouvé afin de l’éliminer. Pas le choix, il faut se tenir prêt. Le tueur a appuyé sur la gâchette, deux trous rouges se forment sur la chemise de Gustave qui, tel le dormeur du val s’en va dormir pour l’éternité.

Mais au moment de sa mort, Gustave a une forme de sursis. Là, le temps s’arrête, se contracte pour s’égrener à une lenteur de pachyderme. Cette « pause » permet à Gustave de revenir sur sa vie et connaître enfin la vérité sur cette terrible date du 24 février 1889 qui hante ses cauchemars. On le suit donc dans ses rêves poétiques et oniriques vers les recoins sombres et tortueux de sa mémoire. On comprend et on admire (grâce à un savant mélange entre répulsion et admiration) cet être si étrange, raffiné, tueur à gage de haut rang, polyglotte accompli (il parle toutes les langues du monde) et fin passionné de la poésie de Charles Baudelaire. Un type terriblement humain avec ses failles béantes et ses instants lumineux. Un personnage qui confronte sa condition de mortel armé d’un pistolet et d’un bouquin de poésie. Sans rire, on a rarement rencontré un antihéros aussi complexe, aussi fouillé et aussi cohérent dans le monde de la bande dessinée.

Une vraie belle BD d’artiste donc, aux influences éclairées et multiples. On y parle de psychanalyse, d’étude des rêves, de mythologie, de littérature (l’histoire est inspirée d’une nouvelle de Jose Luis Borges), de poésie…l’art étant un marqueur du temps dans ce qui reste de vie au personnage. Un temps suspendu qui plonge le lecteur lui-même dans un autre espace temps. Car après tout, pour peu que l’on soit happé dans une lecture de roman ou dans la contemplation d’images arrêtées, le temps lui-même change et ne s’écoule plus de la même manière que dans le quotidien. L’art devenant ainsi une échappatoire géniale et essentielle à notre survie.
Alors ce n’est pas drôle, c’est exigeant, c’est érudit,  c’est intelligent, c’est solide et c’est du très grand 9è art.