« Le rapport de Brodeck »

Quand Manu Larcenet s’attaque à un classique de la littérature, le lecteur de roman graphique avisé risque, une nouvelle fois après « Blast », de tomber à la renverse. Voyage donc vers une inspection brutale et sans concession des tréfonds de l’âme humaine.

On y suit l’histoire d’un paysan revenu de l’enfer des camps. Pour survivre il fût contraint de s’abaisser devant l’ennemi. Il est « le chien Brodeck », celui qui préfère la poussière à la morsure. Son retour dans le village qui l’a vu grandir sera lourd de conséquences. Afin de continuer à vivre, il sera contraint de consigner par écrit l’histoire de son village et plus précisément le moment où celui-ci bascule dans l’horreur. « Le rapport de Brodeck » raconte ainsi le quotidien d’un village enfermé dans ses montagnes et ses vallons, loin de tout, loin du bruit du monde et totalement isolé du reste de l’humanité. Une communauté qui, au sortir de la guerre et des épreuves que celle-ci fait traverser aux hommes, doit réapprendre à vivre malgré l’horreur passée. Au fur et à mesure de la lecture, on sent le climat d’oppression qui se dégage de ce village constamment enneigé, où la rudesse du climat et la sublimissime nature sauvage environnante entre en symbiose avec les traits burinés de personnages incroyablement charismatiques.

« Le rapport de Brodeck », c’est aussi une étude sur la foule et comment celle-ci se manipule et devient dangereuse. Comment une assemblée d’hommes peut, devant la terreur suscitée par une menace extérieure, devenir violente, abjecte, innommable. C’est là tout le paradoxe du travail du personnage central. Raconter l’insupportable et dire l’indicible afin de conjurer le sort et tenter d’expliquer l’indéfendable.

Brodeck est ainsi un personnage incroyable d’humanisme. C’est celui qui fût privé de son humanité et rendu à l’état de bête qui ouvre les interstices et recueille les confessions. Courageux, Brodeck n’hésite pas à s’adresser directement aux fantômes, aux non-dits et aux bassesses des êtres composant le panorama de cette communauté absolument terrifiante car, malgré tout, terriblement humaine. Le danger est de fait omniprésent et Brodeck, tel un funambule sur un fil barbelé, scrute les agissements de voisins capables des actes les plus odieux. Son art devenant autant dangereux que nécessaire pour ces hommes guidés par la peur et la honte puisqu’il les confronte à leurs images réelles et leurs tabous.

Ça ne sauve pas le monde, mais ça garde éveillé.


Le Rapport de Brodeck T.1 : L’autre
Le Rapport de Brodeck T.2 : L’indicible
Manu Larcenet
Dargaud
39.95$ par tome